Besoin d’ailes

J’ai dans la bouche une saveur de terre. Je ne compte plus les soirs; je regarde le bois qui brûle, le reflet des flammes blanchit les plis de ma robe et fait trembler sur la paroi l’ombre d’une branche fleurie où l’on sent déjà le printemps, branche achetée presque furtivement, comme l’homme achète une heure d’ivresse, emportée ici dans mes bras en rougissant; oh! parfum doux, pétales légers que je ne veux pas baiser! J’ai dans la bouche une saveur de terre. Sur l’autre paroi, je sais que tremble mon profil. C’est ainsi que le vit, peut-être seulement ainsi que se le rappelle, celui qui me dit un jour que cette ombre chinoise resterait pour toujours l’image la plus charmante qu’il eût vue de sa vie. Chose de grâce sertie, chose reflétée, obscur contour, âme murée. C’est ainsi qu’il m’aimait. Lui à qui j’avais murmuré: “Joie de mes yeux, ris”, quand la première fois je lui plus sous la lumière solitaire. Fuyant, son rêve, et pourtant, comme ces flammes, il avait vigueur d’élément, semblance d’éternité. Comme le satin des eaux quand le soleil se couche parmi des nuages jamais pareils. J’étouffe. Semblables à de noires ondes compactes qui se gonflent et retombent et remontent, les visions de mon esprit m’environnant me font défaillir de vertige. Qu’est ce que ce grondement, ce bruyant battement de mon coeur, ce monstrueux et invisible piston qui fait marcher le bateau alors que j’implore pour qu’il s’arrête? Satiété de cette mer en furie, de ces innombrables crêtes d’écume uniforme, baveuses–abîmes. Combien d’autres fois tournerai-je ainsi comme en cage entre quatre murs? Dans le monde et sous le soleil et sous les brumes. Aucune maison n’est mienne, bien que toute chambre où je passe s’impreigne pour toujours de moi. Et les arrêts nocturnes sous les toitures de fer, noms divers, nord ou sud, une même fuite de fumées rougeâtres, un même grincement de chaînes! Les bords des champs–combien d’autres hivers? Humides sous des nuées mouvantes, avec des chênes jaunes sur un fil d’horizon ou sous l’ombre épaisse des vergers d’orangers. La terre est partout noire, de novembre. J’appuie mes poignets à mes tempes.

Published in:Uncategorized |on mai 30th, 2016 |

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